Après la chute : les 48 heures qui décident de la suite
Tout est écrit sur la prévention et presque rien sur ce qui suit. Pourtant c'est dans les deux jours après une chute que se joue la différence entre un incident sans suite et une entrée dans la dépendance.

Elle vous l’a dit au téléphone, en fin de conversation, sur le ton dont on se sert pour annoncer qu’il a plu. Elle est tombée dans le couloir jeudi. Non, rien de cassé. Non, elle n’a pas appelé le médecin, ce n’était pas la peine. Elle s’est relevée toute seule, enfin, au bout d’un moment.
Cette dernière phrase est celle qu’il faut entendre.
En consultation, je vois régulièrement des familles arriver trois mois après un épisode de ce genre, avec une mère qui ne sort plus, qui marche collée aux murs et qui a maigri de six kilos. Entre les deux, il s’est passé quelque chose qui avait un nom, qui se repérait, et qu’on aurait pu arrêter.
Le chiffre qui explique pourquoi je m’acharne sur ce sujet
Plus de deux millions de personnes de plus de 65 ans chutent chaque année en France. En 2024, les chutes ont conduit à 174 824 hospitalisations chez les 65 ans et plus, une progression de 20,5 % par rapport à 2019.
Ces écarts ne disent pas que la vieillesse est dangereuse. Ils disent qu’une chute à 70 ans et une chute à 87 ans ne sont pas le même événement, et qu’on ne peut pas les traiter avec la même désinvolture.
Les cinq questions à poser, tout de suite
La HAS a produit une liste de questions standardisées destinées aux professionnels. Elles fonctionnent tout aussi bien au téléphone, posées par une fille à sa mère, et elles orientent ce qu’il faut faire dans l’heure qui suit.
Y a-t-il eu un traumatisme physique ? Une douleur qui persiste à la palpation du dos, des côtes, d’une hanche. Une déformation. Une impossibilité de poser le pied.
Le séjour au sol a-t-il dépassé une heure ? C’est la question la plus importante de la liste, et j’y reviens en détail plus bas.
A-t-elle pu se relever seule ?
A-t-elle pu tenir debout sans aide après la chute ?
A-t-elle peur de tomber à nouveau ?
À côté de ces cinq questions, une deuxième série cherche non pas les conséquences mais la cause. Y a-t-il eu un malaise, une perte de connaissance, un trouble de la conscience ? Un vertige, au sens précis d’une sensation de rotation ? Une fièvre ou une infection dans les jours précédents ? A-t-elle pris un médicament hypoglycémiant ?
Une réponse positive à l’une de ces dernières questions change complètement la nature du problème. Ce n’est plus une chute mécanique, c’est le symptôme d’autre chose : un trouble du rythme, un accident vasculaire cérébral, une infection, une hypoglycémie. La chute n’est alors que la partie visible.
L’heure au sol, et pourquoi elle compte tant
Rester plus d’une heure au sol n’est pas un détail pénible, c’est un critère de gravité médical, et la HAS le nomme explicitement.
Ce qui se passe pendant cette heure : les muscles comprimés contre le carrelage se dégradent et libèrent dans le sang des substances qui peuvent abîmer les reins, c’est la rhabdomyolyse. La température corporelle descend, et l’hypothermie se définit à 35 °C ou moins. La peau souffre aux points d’appui. La personne ne boit pas, donc elle se déshydrate.
Rien de tout cela ne se voit à l’œil nu, et rien de tout cela ne fait mal sur le moment.
C’est pourquoi la règle est claire : si votre parent est resté plus d’une heure au sol, il faut un avis médical dans la journée, même s’il va bien. La HAS recommande alors un dosage des CPK et de la créatinine sérique. C’est une prise de sang, elle prend dix minutes, et elle répond à la seule question qui compte à ce moment-là.
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Les signes qui imposent d’appeler tout de suite
Certains éléments ne se discutent pas et justifient le 15.
Une douleur vive à la hanche ou à la cuisse avec impossibilité de poser le pied, une jambe raccourcie ou tournée vers l’extérieur : c’est une fracture de l’extrémité supérieure du fémur jusqu’à preuve du contraire.
Un traumatisme de la face, une plaie profonde, un hématome volumineux.
Un trouble de la conscience, même passager, ou une somnolence inhabituelle dans les heures qui suivent.
Le syndrome post-chute, celui que personne ne nomme
Voici la complication que je voulais vraiment vous décrire, parce qu’elle s’installe sans bruit et qu’elle est réversible quand on la prend tôt.
La HAS la définit comme une complication fonctionnelle des chutes, à l’origine d’une incapacité motrice, psychologique et cognitive, totale ou partielle. Elle se reconnaît à trois éléments : une hypertonie, c’est-à-dire des muscles qui résistent quand on tente de mobiliser la personne, une rétropulsion, le corps qui part en arrière dès qu’on le met debout, et une phobie de la station debout.
En pratique, voilà à quoi ça ressemble chez quelqu’un que vous connaissez bien.
Elle ne veut plus se lever du fauteuil. Quand vous l’aidez, elle s’accroche à vos bras et se penche en arrière au lieu de porter son poids en avant, ce qui vous déséquilibre tous les deux. Elle fait de tout petits pas, les pieds comme aimantés au sol. Elle longe les murs. Elle annule le rendez-vous chez le coiffeur, puis le repas du dimanche, puis les courses. Et à chaque fois elle trouve une raison qui n’a rien à voir.
Cette peur est d’autant plus marquée que la personne est restée longtemps au sol. Le corps a enregistré qu’il ne savait plus se rattraper, et il en tire une conclusion logique : ne plus bouger.
Le piège est que cette stratégie fonctionne, à court terme. On ne tombe pas quand on ne se lève pas. Mais l’immobilité fait fondre le muscle en quelques semaines, l’équilibre se dégrade faute d’être sollicité, et le risque de chute grave augmente. Le cercle est fermé, et il est rapide.
La consultation de la semaine qui suit
La HAS recommande de réévaluer la personne dans un délai d’une semaine après une chute quand elle en fait de façon répétée. Cette consultation n’a pas le même objet que celle du premier jour : elle cherche la peur de tomber, la restriction d’activité et le syndrome post-chute, qui peuvent passer inaperçus dans l’urgence.
Prenez ce rendez-vous avant de quitter le cabinet la première fois. Et allez-y avec votre parent, parce que les réponses qu’il donnera seul seront rassurantes et fausses. Ce n’est pas de la dissimulation, c’est ainsi.
Deux tests simples y seront faits, et vous pouvez en comprendre le sens. La station unipodale : tenir sur une jambe. En dessous de 5 secondes, c’est anormal. Le timed up and go test : se lever d’une chaise sans les mains, marcher trois mètres, faire demi-tour, revenir s’asseoir. Au-delà de 20 secondes, le risque de chute est élevé.
Ce rendez-vous doit aussi comporter une révision de l’ordonnance. La polymédication est un facteur de risque reconnu, avec un seuil couramment retenu à plus de quatre médicaments, et certaines classes pèsent lourd : benzodiazépines, hypnotiques, antidépresseurs, neuroleptiques, ainsi que diurétiques, digoxine et antiarythmiques. Apportez toutes les boîtes, y compris celles achetées sans ordonnance.
Ce qui remet vraiment debout
Trois leviers, du plus efficace au plus discuté.
La kinésithérapie, prescrite pour le bon motif. Devant un trouble de la marche ou de l’équilibre, la HAS recommande des séances comportant un travail de l’équilibre postural statique et dynamique et un renforcement musculaire des membres inférieurs. Un point mérite d’être demandé explicitement au kinésithérapeute : l’apprentissage du relevé du sol. Savoir se remettre debout après une chute, ou au moins se déplacer jusqu’au téléphone, supprime l’essentiel du danger, celui de l’heure passée par terre.
La correction de ce qui est modifiable. Les chaussures, d’abord, et la recommandation est précise : talons larges et bas, de 2 à 3 cm, semelles fines et fermes, tige remontant haut. Les charentaises souples et les sabots sont à jeter. Ensuite la vitamine D, avec un apport journalier d’au moins 800 UI en cas de carence, et un apport calcique alimentaire de 1 à 1,5 gramme par jour. Enfin l’aide technique à la marche, choisie pour le trouble constaté et réglée à la bonne hauteur, ce qui n’est presque jamais le cas des cannes achetées en pharmacie sans essai.
Les protecteurs de hanche. Souvent évoqués en famille, ils ne sont pas recommandés : la HAS conclut que les données ne permettent pas de démontrer un intérêt, principalement en raison d’une mauvaise acceptabilité et d’une observance insuffisante sur le long terme. Autrement dit, les gens ne les portent pas.
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La phrase à ne pas dire
Une dernière chose, et elle ne relève d’aucune recommandation.
Après une chute, l’entourage dit presque toujours : « fais attention ». C’est affectueux, et c’est la pire consigne possible. Faire attention se traduit par bouger moins, et bouger moins est exactement ce qui provoquera la chute suivante.
Dites plutôt ce qui est vrai : que se relever se rééduque, que l’équilibre se retravaille, et que le but des prochaines semaines n’est pas de rester assise mais de remarcher.
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Sources
- Évaluation et prise en charge des personnes âgées faisant des chutes répétées, recommandations, Haute Autorité de santé et Société française de gériatrie et gérontologie (consulté le 22 mai 2026)
- Tomber n'est pas sans conséquences quand on est âgé, Assurance Maladie (consulté le 22 mai 2026)
- Chutes : qui est concerné et pourquoi tombe-t-on ?, Assurance Maladie (consulté le 22 mai 2026)



